8 septembre : Journée mondiale de l’alphabétisation

8 septembre :

L’UNESCO célèbre la Journée mondiale de l’alphabétisation, que le Larousse définit comme "l’action d’enseigner à un peuple la lecture et l’écriture". En fait, le concept d’alphabétisme, largement retravaillé par les spécialistes, a désormais une acception plus large, pour englober les compétences de base dont un individu a besoin pour vivre et travailler au quotidien, et aussi pour exercer ses devoirs de citoyen. C’est dire qu’il tient compte non seulement de l’épanouissement personnel, mais aussi du contexte social et économique.. En 2005, le Journal Officiel, en France, a publié une définition du terme "littérisme" comme "capacité à lire un texte simple, en le comprenant, à utiliser et à communiquer une information écrite dans la vie courante". Ainsi le littérisme - et son contraire, l’illettrisme - deviennent-ils les traductions de l’anglais "literacy" - et illiteracy" - utilisés de longue date dans les instances internationales. Plus récemment encore, les chercheurs ont ajouté le concept de "numératie" aux compétences requises pour pouvoir vivre dans un monde désormais dominé par les technologies nouvelles.

Etat des Lieux

Lors de la Conférence mondiale de Jomtien (1990) puis au Forum mondial de Dakar (2000), les états membres de l’UNESCO s’étaient engagés à réaliser la scolarisation universelle et gratuite d’ici 2015. Or, malgré les progrès indéniables accomplis dans plusieurs pays, force est de constater que les objectifs n’ont pas été atteints. L’Institut des Statistiques de l’UNESCO (ISU) atteste qu’en 2013, 757 millions d’adultes (15 ans et plus) dans le monde - des femmes pour les deux tiers - ne savent toujours ni lire ni écrire. En septembre 2014, l’Observatoire des Inégalités parle de 800 millions d’adultes analphabètes, soit 16% de la population mondiale.

Il ne faudrait pas croire que le phénomène ne concerne que les pays émergents. A la même date, 20% environ des adultes résidant en Europe ne possèdent pas les compétences de base nécessaires en matière de lecture, d’écriture et de calcul.. Plus près de nous encore, en France, selon une étude de l’INSEE, 2,5 millions d’adultes, soit 7% des personnes âgées de 18 à 65 ans sont en situation d’illettrisme, l’illettrisme incluant aussi cet "analphabétisme de retour" qui afflige les personnes qui ont quitté le système scolaire trop tôt, sans bases solides et qui oublient leurs acquis. Ne voit-on pas revenir, dans les zones rurales notamment, les écrivains publics qui louent leurs services aux personnes analphabètes ? Deux enquêtes lancées en France en 2004 puis en 2012, Information et Vie Quotidienne des Français (IVQ), ont essayé de cerner au plus près le problème et son évolution dans la durée : léger recul en 8 ans, le pourcentage des illettrés ayant baissé de 9% à 7%, mais c’est le décompte qui est aussi intéressant :

  • 53% des personnes ont plus de 45 ans
  • 51% ont un emploi
  • 48,5% vivent en zones rurales ou faiblement peuplées
  • 71% parlaient le français à la maison à l’âge de 5 ans [1]

Politiques et pratiques

Dans la société du savoir qui s’installe à l’échelle mondiale, les gouvernements connaissent l’importance de l’alphabétisation et l’importance, pour un pays, d’avoir des citoyens au plus haut niveau de compétences possible, capables d’apporter leur contribution à l’économie nationale. La France a ainsi déclaré la lutte contre l’illettrisme "Grande Cause Nationale" en 2013 et confié à l’Agence Nationale de Lutte contre l’illettrisme (ANLCI), créée depuis 2000, le soin de coordonner les initiatives et les actions d’alphabétisation sur le territoire national.

La Commission Nationale Française pour l’UNESCO (CNFU) a organisé, en partenariat avec l’ANLCI, une journée d’étude le 12 février 2014 et invité également des représentants de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de l’Agence Europe-Education-Formation-France et de l’UNESCO, pour apporter la dimension comparatiste à notre réflexion sur l’alphabétisation.
Sur le plan national, .des plans régionaux de trois ans ont été mis en place pour mieux affiner le diagnostic local, coordonner les différentes approches du problème - éducation, prévention, formation des adultes, action sociale - et fédérer les activités de toutes les parties prenantes - instances gouvernementales, collectivités territoriales, monde du travail, société civile -. De plus, un Forum de bonnes pratiques, mis en place depuis 2004, permet la diffusion et le partage des expériences innovantes. Avec ce dispositif, l’ANLCI se donne pour objectif de faire baisser de 2 points le taux d’illettrisme en France (de 7% à 5%) d’ici 2018, en concentrant son action sur deux publics cibles privilégiés : les enfants et les adolescents d’une part, les plus de 45 ans d’autre part. Tout récemment encore, le 27 juillet 2016, a été annoncée la création, au 1er janvier 2017, de "l’Agence de la langue française pour la cohésion sociale", chargée "d’impulser et de soutenir des actions dans les domaines de la lutte contre l’illettrisme, la maîtrise de la langue française et son rayonnement dans le monde, dans l’Hexagone et l’outre-mer" ( lettre de mission du Premier Ministre).

En Belgique francophone, le Mouvement Lire et Ecrire donne un sens très large à sa mission. En apprenant à parler, lire, écrire, calculer, il entend lutter contre la dépendance des individus, renforcer leur autonomie, leur confiance en soi - enjeu majeur contre l’exclusion - mais aussi leur permettre d’exercer leurs droits politiques et, d’une manière générale, d’accéder à une information diversifiée, à l’analyser, pour s’insérer de façon compétente dans la vie de leur communauté et dans le contexte socio-culturel d’un monde en pleine évolution.

Au sein de l’Union Européenne, un jeune de 15 ans sur 5 ne maîtrise pas les compétences de base, 80 millions de personnes auraient du mal à lire et à écrire. La Commission européenne agit en définissant des orientations générales et en soutenant des projets dans le cadre de sa stratégie Europe 2020 "Jeunesse en mouvement" et "Une stratégie pour des compétences nouvelles et des emplois". Elle a ainsi élaboré un Agenda Européen pour l’Education et la Formation des Adultes (AEFA). Elle soutient l’Agence française 2E-2F qui, en plus de promouvoir la mobilité des jeunes, organise visites de terrain et groupes de recherche sur la formation des adultes. Elle finance des actions d’alphabétisation comme le projet Eur-Alpha qui a pour but de rapprocher formateurs et apprenants sur le terrain.
Mesurer les résultats obtenus, évaluer les compétences acquises ou à acquérir est une donnée indispensable : l’OCDE met à la disposition son Programme pour l’Evaluation Internationale des compétences des Adultes (PIAAC).

L’Alphabétisation à l’UNESCO

L’UNESCO consacre une large place à la question en 2006, dans son Rapport mondial de suivi de l’Education pour tous (EPT) et aborde même le problème de la définition de l’alphabétisme. Un de ses instituts dédiés à l’éducation, à Hambourg, a même pour mission spécifique de s’occuper de la formation des adultes, avant d’être rebaptisé "Institut pour l’éducation tout au long de la vie" (UIL) et voir s’élargir son champ de compétences. L’alphabétisation demeure néanmoins la pierre angulaire de son champ d’action, et il œuvre, avec succès, depuis des années, dans les pays émergents où le taux d’analphabétisme atteint ou dépasse les 50%. Sur sa plateforme en ligne, Litbase, on peut trouver des programmes efficaces d’alphabétisation, des informations précises sur les projets conduits dans certains pays, avec les résultats obtenus. Tous les douze ou treize ans, une grande Conférence internationale permet de faire le point sur l’état des lieux dans le monde en matière d’alphabétisation, grâce aux rapports nationaux que sont invités à établir les états-membres. CONFITEA 6 s’est tenue à Bélem, au Brésil, en 2009 [2].

Le Cadre d’Action d’Education 2030 rappelle d’abord l’objectif primordial qui est d’assurer à tous l’accès à une éducation de qualité tout au long de la vie, objectif ensuite décliné en un certain nombre de cibles précises, avec, pour chacune, les stratégies à mettre en œuvre pour atteindre les buts fixés. La cible 4.6 est ainsi libellée : "D’ici à 2030 faire en sorte que tous les jeunes et une proportion considérable d’adultes, hommes et femmes, sachent lire, écrire et compter" . Rappelant qu’il s’agit là d’un droit à l’éducation, d’un bien public, le texte apporte une précision importante en parlant d’une "conception moderne de l’alphabétisation, comprise non plus sur la base d’une simple dichotomie entre "alphabétisé "et "analphabète", mais sur l’idée d’une continuité d’un niveau de compétence à un autre" [3] , ce qui inscrit l’alphabétisation dans une perspective holistique. Suivent les stratégies indicatives, au nombre desquelles nous retiendrons l’importance d’un enseignement de qualité, d’enseignements adaptés aux besoins des apprenants en tenant compte de leur culture, de leur langue, l’utilisation des technologies mobiles et la nécessité d’avoir un cadre d’évaluation fiable pour mesurer les effets de ces enseignements [4].

Partant du constat que, selon toute probabilité d’ici 2030, 60% de la population mondiale vivront dans des villes et que nombre de problèmes - croissance économique, développement durable, multiculturalisme, cohésion sociale - devront trouver des solutions à l’échelon local, l’UNESCO a récemment lancé un nouveau programme, piloté par l’UIL "les Villes Apprenantes" (Learning Cities). Se sont réunis pour la première fois à Pékin en août 2013, 550 maires , responsables municipaux de l’éducation , experts de 102 pays, ainsi que des représentants des différentes agences des Nations Unies, pour lancer ce nouveau programme.La Déclaration de Pékin est un appel aux gouvernements nationaux "à encourager les administrations locales à créer des régions et communautés apprenantes et à participer aux activités internationales d’apprentissage entre pairs" ; le Réseau mondial UNESCO des Villes apprenantes (GNLC) était né. Une seconde Conférence internationale, à Mexico, en septembre 2015 (plus de 650 participants) a pris acte des progrès accomplis depuis Pékin et précisé les "Orientations stratégiques pour des villes apprenantes pérennes". Au cœur du dispositif, l’alphabétisation : "favoriser l’inclusion sociale, économique et politique, en veillant à ce que tous les citoyens … acquièrent les compétences lettrées et fondamentales nécessaires pour faire valoir leurs droits" (point 6 des "Orientations").

Suzy Halimi,
Professeure émérite des Universités, présidente honoraire de l’Université Sorbonne Nouvelle,
Membre du Conseil d’Administration de la Commission nationale française pour l’UNESCO,
Conseillère pour l’éducation à la Commission nationale française pour l’UNESCO

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[1Nous empruntons ces chiffres à Hervé Fernandez, Directeur de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme (ANLCI)

[2Les actes de cette Conférence, le Rapport Mondial sur l’apprentissage et l’éducation des adultes, ainsi que la volumineuse documentation constituée à cette occasion, sont accessibles en ligne

[3Education 2030, p. 21.

[4Education 2030, p. 21, passim.

publié le 07/09/2016

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