Centenaire international : délégation des jeunes - discours de SEM P. Lalliot

Le 10 juillet 2014, dans le cadre du Centenaire, 250 jeunes de 80 pays se sont retrouvés à l’UNESCO pour un temps de discussion, de confrontation et de réflexion autour des notions de guerre et de paix, des traces et mémoires spécifiques de la guerre, des différences des cultures et de la réconciliation.

Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Je voudrais avant tout vous souhaiter la bienvenue ici à l’UNESCO. Vous êtes venus y débattre de paix et de réconciliation, deux thèmes qui sont au cœur du mandat de l’Organisation.

Je vous recommande à cet égard de lire, si vous ne l’avez déjà fait, le Préambule de la Convention fondatrice de 1945. Il est une source inépuisable d’inspiration. Vous y verrez l’intelligence et le courage des hommes et des femmes qui, aux lendemains immédiats de la Seconde guerre mondiale, ont su construire un système multilatéral fondé sur l’union des nations.

Vous y verrez aussi des notions aussi essentielles que celle de la « féconde diversité des cultures », forgée par le Français Etienne Gilson, et la merveilleuse formule de l’Américain MacLeish, souvent citée, jamais galvaudée : « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».

Par le thème qui vous rassemble ici aujourd’hui comme par la diversité de vos origines, vous qui êtes issus de 70 pays, vous êtes le miroir d’une organisation internationale à vocation universelle et dédiée à la culture, à l’éducation, à la science et aux droits de l’Homme. En un mot, cette maison est la vôtre et je suis particulièrement heureux de vous y accueillir.

Je voudrais également remercier la mission du Centenaire, et tout particulièrement son directeur général, Joseph Zimet, qui se trouve être un ami, et de longue date, d’avoir choisi l’UNESCO pour cette journée de réflexion et de discussion.

Cher amis,

Beaucoup de discours ont été et vont être prononcés à l’occasion de ces commémorations, certains plus profonds et plus talentueux que d’autres. Je me suis demandé ce que je pourrais modestement vous apporter. J’ai pensé à trois questions, redoutables par leur simplicité et qui pourront nourrir vos débats cet après-midi.

Tout d’abord, qu’aurais-je fait si j’avais eu 20 ans en 1914 ou 20 ans en 1939 ?

J’étais la semaine dernière à Péronne, dans la Somme, où ont eu lieu certains des combats les plus meurtriers de la Grande Guerre. J’ai été à nouveau frappé par la jeunesse des soldats qui y sont morts et qui reposent aujourd’hui sous les innombrables croix des cimetières de la région. Ils avaient votre âge. Il en va de même pour les plages du débarquement de juin 1940. Beaucoup de très jeunes gens y sont tombés. Ils ne connaissaient pour la plupart ni la France ni l’Europe. Ils étaient venus y défendre, au risque de leur vie, des valeurs qu’ils jugeaient essentielles.

Cela n’en rend leur courage et leur sacrifice que plus remarquables. On pense bien sûr au début d’Aden Arabie : « J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Certainement pas en effet dans les circonstances de l’époque. Je suis d’une génération qui n’a pas connu la guerre, la première depuis des décennies, en France en tout cas. Qu’aurais-je fait à leur âge ? Aurais-je eu le même courage, la même détermination, la même abnégation ? Très franchement, je n’en suis pas sûr.

Mais il me paraît indispensable de nous poser cette question le plus honnêtement possible pour bien mesurer l’ampleur des sacrifices consentis. C’est une condition pour vraiment comprendre ce qui s’est passé et faire en sorte que cela ne se reproduise pas. C’est aussi une marque de respect pour cette génération qui nous a permis, à nous Français et Européens, de vivre libres et souverains.

Deuxième question, que puis-je faire aujourd’hui pour contribuer à la paix ?

Béatrice Angrand aura l’occasion certainement de vous parler des conditions de la réconciliation, notamment franco-allemande aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Elle est à plus d’un titre remarquable et à plus d’un titre exemplaire. Elle est certes tributaire de l’exceptionnelle qualité de ses pères fondateurs mais elle recèle aussi certaines leçons qui peuvent servir à d’autres.

Et Dieu sait que nous en avons besoin. L’actualité, et son cortège de conflits et de guerres, nous le rappelle chaque jour, en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient, plus loin aux confins de l’Asie mais aussi à nos portes-mêmes. La montée des radicalismes et des obscurantismes, gavés de tous les trafics, est un danger mortel pour nos démocraties et les valeurs de liberté, de solidarité et de respect des différences qui les fondent. En Europe même, prenons garde de ne pas prendre pour définitivement acquis des idéaux aussi précieux que la paix et l’entente entre les peuples. Ils sont au contraire un combat de tous les instants.

Dans cet environnement de plus en plus troublé, dans ce monde de plus en plus complexe, posez-vous la question de ce que vous pouvez faire. Vous connaissez la formule de Kennedy lors de son discours d’inauguration en 1961 : « Vous qui, comme moi, êtes Américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Vous qui, comme moi, êtes citoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis peuvent faire pour le monde, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour le monde ».

C’est la question de l’engagement personnel. C’est celle de la responsabilité. On ne peut simplement être dans le registre de la réflexion ou dans celui de la dénonciation, sauf à accepter de n’avoir pas prise sur le monde. A rebours de ce qui serait selon moi une forme de démission, pour ne pas dire de compromission silencieuse, il faut agir au contraire, et chacun d’entre vous peut le faire à son niveau, selon ses choix et ses convictions, en un mot faire de la politique.

Dernière question, quel monde souhaitez-vous pour demain ?

Dans les discussions que vous aurez cet après-midi, je ne saurais trop vous inciter à réfléchir, non seulement à tous les foyers de tension auxquels je faisais allusion à l’instant, mais aussi à des sujets de plus long terme et qui engagent tout autant votre avenir.

Je n’en mentionnerai que quelques-uns : la culture, dont le rôle est encore trop sous-estimé dans les processus de réconciliation, de construction des identités, de développement ; la démographie, les rapports de puissance et la répartition des richesses ; l’aide au développement, plus largement les mécanismes de solidarité internationale ; l’éducation, à toutes les étapes de la vie, sans laquelle il ne peut y avoir ni paix durable, ni développement responsable ; le changement, mieux le dérèglement climatique, et les moyens d’y remédier (qui seront au cœur de la COP21 que la France organise à Paris en décembre 2015) ; la sécurité ou comment assurer la protection des personnes et des biens dans des sociétés libres ; la liberté d’expression à l’heure de l’Internet, et cette liste est loin d’être exhaustive bien sûr.

Vous voyez que les thèmes ne manquent sur lesquels nous souhaitons entendre votre voix. Ils vous paraîtront peut-être éloignés de vos préoccupations immédiates. Ils en forment en fait le substrat et nous ne pouvons faire l’économie d’y réfléchir.

Vous êtes la génération montante et nous sommes la génération descendante. Les décisions prises aujourd’hui, c’est vous et votre avenir qu’elles déterminent directement. Nous avons besoin de vos idées, de vos propositions, de vos rêves aussi pour façonner le monde de demain et faire en sorte qu’il soit sinon en paix, du moins plus apaisé.

Je vous remercie./.

publié le 10/07/2014

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