Discours de S.E.M. P. Lalliot - Colloque international « Le patrimoine irakien en danger : comment le protéger ? »

Le 29 septembre 2014, s’est tenu un colloque international intitulé "Le patrimoine irakien en danger : comment le protéger ?", organisé conjointement par les délégations permanentes de la France et de l’Irak auprès de l’UNESCO.
Quelques 400 participants se sont réunis autour de nombreux experts internationaux afin, dans un premier temps, d’évaluer la situation du patrimoine culturel en Irak et les dangers qui le menacent, puis, dans un second temps, de proposer des actions concrètes visant à renforcer la mobilisation pour la protection de ce patrimoine.

Madame la Directrice générale,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,

Je voudrais tout d’abord vous informer qu’à cause d’un engagement de toute dernière minute, le Ministre des Affaires étrangères et du Développement international, M. Laurent Fabius, ne pourra malheureusement être des nôtres cet après-midi.

Il me revient donc, aux côtés de la directrice générale de l’UNESCO et de l’Ambassadeur d’Irak, d’ouvrir ce colloque.

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Le patrimoine irakien est en grand danger. La France, qui se tient aux côtés du peuple irakien, entend agir dans ce domaine, comme elle agit sur les plans diplomatique et militaire.

Les guerres modernes n’épargnent pas le patrimoine des pays et des peuples qu’elles dévastent. Pire, elles en font des cibles privilégiées, objets de destructions systématiques et délibérées qui sont autant de crimes de guerre.

Les exemples sont malheureusement nombreux dans l’histoire récente depuis les Balkans, jusqu’au Mali, en passant par l’Afghanistan, la Libye et la Syrie, pour ne citer que ceux-là. Le pont de Mostar, la vieille ville de Dubrovnik, les bouddhas de Bamyan, le souk d’Alep, le Crac des Chevaliers, Apamée et Palmyre, la grande mosquée de Tombouctou, le mausolée Al-Shaab Al Dahmani : la liste est interminables des sites dévastés, mis à sac.

L’Irak aujourd’hui ne fait pas exception. Le conflit actuel y est aussi une guerre contre la culture, contre les lieux de mémoire, contre l’histoire millénaire et l’identité de tout un peuple dans sa diversité.

Nous pouvons éprouver des scrupules à dénoncer les crimes perpétrés contre le patrimoine alors que les pires horreurs sont commises contre les hommes. Quand les morts se comptent par dizaines de milliers, faut-il se préoccuper du nettoyage culturel ? Oui.

L’anéantissement des patrimoines, qui portent l’identité d’un peuple et l’histoire d’un pays, n’est pas un dommage collatéral ou secondaire dont nous pourrions nous accommoder. Il relève de la même logique que l’anéantissement des hommes.

C’est parce que le patrimoine est un ferment d’unité et la culture une puissante incitation au dialogue que les groupes les plus fanatiques et les plus obscurantistes s’acharnent à vouloir les anéantir. On détruit comme on jetait le sel sur les murailles de Carthage pour tout éradiquer et pour que rien ne survive.

Cette « guerre des ruines » est ancienne. Elle prend cependant un tour systématique, à la mesure des moyens de destruction d’aujourd’hui.

Alors que nous nous réunissons, Daech avance, et procède à la destruction du patrimoine dans l’ancienne Mésopotamie : bâtiments, monuments religieux, manuscrits… A Mossoul, ville qui dispose d’un patrimoine architectural considérable, et à AlQosh, de nombreux monuments religieux ont été détruits : l’anéantissement des patrimoines musulmans, juifs, yézidis, chrétiens est systématique. Par ailleurs, les risques de pillage de sites et de musées, et l’augmentation du trafic des objets culturels, sont aujourd’hui une réalité.

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Vous connaissez l’action de la France en Irak. Nous agissons sur le plan politique, en soutenant le gouvernement inclusif du Premier ministre Abadi. Nous apportons de l’aide humanitaire. Nous accueillons des réfugiés. Nous appuyons militairement les efforts contre Daech, dans le cadre de la large mobilisation internationale.

Ce combat contre Daech doit aussi être mené sur le terrain des valeurs, de la culture, du patrimoine. C’est la raison pour laquelle la France a souhaité, avec nos partenaires irakiens et l’UNESCO, donner l’alerte sur la situation de grand péril dans lequel se trouve aujourd’hui le patrimoine irakien, ce patrimoine de plusieurs millénaires, berceau de tant de civilisations. Face à ces menaces, nous devons agir ensemble avec fermeté et détermination.

Je veux particulièrement souligner l’urgence d’organiser la lutte contre le trafic de biens culturels en Irak. Car lutter contre le trafic, c’est aussi lutter contre le financement du terrorisme. Nous avons tous en mémoire les spoliations dont l’Irak a été victime en 2003. Nous devons agir notamment pour que la contrebande d’œuvres d’art, y compris par internet, n’alimente pas le trésor de guerre et l’armement des organisations terroristes.

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L’UNESCO a ici un rôle essentiel à jouer, un rôle d’alerte bien sûr, mais aussi un rôle de coordination des efforts de la communauté internationale pour la protection des patrimoines et leur réhabilitation après les conflits.

Je tiens à cet égard à vous remercier, Madame la Directrice générale, pour vos appels répétés à préserver l’intégrité des patrimoines, où qu’ils se trouvent, et pour les programmes de formation, d’assistance et de réhabilitation que vous avez mis en œuvre dans plusieurs pays, notamment en Irak, pour les aider à se relever. Vous pouvez compter sur le soutien de la France.

Une première réunion en juillet ici à l’UNESCO a permis d’adopter un plan d’intervention d’urgence en faveur du patrimoine irakien. Nous aurons l’occasion cet après-midi d’en parler. Il faut le renforcer sans tarder.

La France présentera également une résolution au prochain Conseil exécutif de l’UNESCO visant à intensifier ces efforts. Beaucoup ont déjà accepté de cosigner ce projet de résolution. J’appelle tous les États membres à le soutenir.

Dans ce cadre, nous demandons l’envoi en Irak d’une mission de l’UNESCO pour dresser un inventaire précis des dégâts et des besoins urgents. La France soutiendra cette mission à hauteur de 50 000 dollars.

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Mesdames et Messieurs,

Nous sommes tous conscients de la gravité de la situation en Irak. Le droit international oblige à protéger le patrimoine culturel, de la même manière que le droit humanitaire oblige à protéger les populations.

Notre action doit être globale. La dimension culturelle de la lutte contre le terrorisme, pour la démocratie et la tolérance, en fait partie intégrante. Dans ce domaine, il n’y a pas non plus de temps à perdre.

Je vous remercie.

Crédits photo : © UNESCO and HCECR - ARS Progetti

publié le 30/09/2014

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