Conférence internationale "Enseignement supérieur et Numérique : quelles attentes des sociétés africaines ?" organisée les 6 et 7 mai 2015 à l’UNESCO

Ce colloque a été organisé par la Commission Nationale Française pour l’UNESCO, en partenariat avec la Direction Enseignement supérieur de l’UNESCO, avec le soutien du Ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, du Ministère de la Culture (Direction du Patrimoine), de l’Agence Universitaire de la Francophonie, de GDF-Suez, de la société Open Classrooms
225 personnes ont participé au colloque, totalement ou partiellement.

La pertinence du sujet

Elle ressort des nombreuses manifestations consacrées, à l’UNESCO et en dehors, au problème de l’enseignement supérieur à l’heure du numérique en Afrique. Cette pertinence s’articule autour des trois mots clés qui figurent dans le titre du colloque : enseignement supérieur, numérique et Afrique.

  • L’Afrique est une des priorités de l’UNESCO. Le continent africain offre une grande diversité de situations ; néanmoins de grandes lignes de convergence s’y retrouvent : dynamisme démographique - la population a doublé en trente ans et selon les prévisions, elle doublera encore d’ici 2030, amélioration du taux de scolarisation depuis les engagements de Dakar (2000), ce qui accroît la demande de formation aux niveaux secondaire et supérieur.
    -* L’enseignement supérieur, moteur du développement économique et social. A l’heure de la mondialisation, tous les états ont compris qu’il est de leur intérêt de se doter de ressources humaines du plus haut degré de compétences possible. Forte est la pression à la porte des institutions d’enseignement supérieur, même si le terme de massification, paraît encore impropre pour l’Afrique. Désormais, cependant, l’enseignement supérieur est inscrit par l’UNESCO dans le plan de l’Éducation pour tous (EPT) pour les années à venir, 2015-2030.

-* Le numérique - les cours en ligne - est-ce une réponse à cette pression ? On parle de "tsunami", d’"orage désiré", de "révolution douce mais profonde". Le numérique fait désormais partie de la culture des jeunes et il convient d’en tenir compte.
L’enseignement à distance n’est certes pas une nouveauté ; l’Open University, par exemple, a une longue histoire et la qualité de ses cours est attestée dans tous les classements internationaux. Mais ce qui est nouveau est dans le titre même des MOOCs, Massive Online Open Courses (enseignements en ligne massifs et ouverts à tous).

Synthèse et conclusions

Les pré-requis : les infrastructures.

Les cours en lignes, oui, mais encore faut-il se doter des infrastructures nécessaires.

La fracture numérique est bien une réalité en Afrique. 600 millions d’Africains sont encore privés d’électricité, seuls 12% de la population ont accès à Internet ; disparité entre les régions, avec des aires mieux dotées que d’autres (Afrique de l’Ouest, Afrique du Sud, Maghreb…) ; disparité entre villes et zones rurales ; insuffisance de salles équipées et manque de bibliothèques virtuelles ; contraste entre bâtiments vétustes et laboratoires modernes.
Mais en même temps, on peut constater un foisonnement d’initiatives, d’éléments positifs : d’abord le nombre considérable de portables utilisés en Afrique ; un grand nombre d’entreprises, d’initiatives individuelles : utilisation de l’énergie solaire, mise en place d’éoliennes pour utiliser le vent comme source d’énergie ; entreprise Open Classrooms…

Finalités : Les cours en ligne pour quoi faire ?

Sur ce point du débat, le consensus est total :

-* Élargir l’accès à l’enseignement supérieur ; répondre à l’accroissement de la demande de formation ; permettre à des jeunes et moins jeunes, qui pour des raisons diverses (emploi, santé, éloignement géographique…) ne peuvent pas se rendre dans des établissements d’enseignement supérieur, d’avoir accès à la connaissance. Les cours en ligne constituent un précieux outil de démocratisation de l’enseignement supérieur.

-* Améliorer la flexibilité de l’apprentissage. L’apprenant peut se connecter quand il veut, où il peut ; l’étudiant découvre par lui-même, il est désormais à l’origine du processus d’apprentissage.

-* Fournir des cours de qualité, à des établissements qui ne possèdent pas encore les ressources humaines nécessaires dans certains domaines scientifiques. Souleymane Bachir Diagne cite l’exemple du cours élaboré par deux de ses collègues sur la philosophie française contemporaine : impossible et inutile de chercher à faire mieux sur le sujet !

-* Répondre à des besoins spécifiques, à des lacunes dans le domaine de la formation, comme ce programme de formation des professionnels du patrimoine en Afrique. L’AUF a déjà mis en ligne un grand nombre de cours, reçus par 802 institutions dans 104 pays ; à titre d’exemple, le programme IFADEM pour la formation des maîtres à distance.

  • Sédentariser les talents locaux, permettre aux étudiants de trouver sur place ce qu’ils allaient naguère chercher à l’extérieur de leur pays. On connaît les pourcentages d’étudiants africains qui vont poursuivre leur formation à l’étranger, aux niveaux Licence, Master et surtout Doctorat. Sensibles à ce problème, les pays africains sont engagés dans une réflexion et une action d’envergure sur la mobilité des étudiants et la reconnaissance des diplômes à l’intérieur du Continent et à l’échelle internationale.

-* A ce point des débats se pose le problème du brain drain et surtout celui de la diaspora ? "la sixième région", désormais considérée comme un brain gain, dans la mesure où les étudiants, enseignants, chercheurs établis à l’étranger aident à développer leurs domaines de compétences dans leur pays d’origine : Roger Koudé illustre à merveille cette dialectique par son propre exemple.

Modalités : Les cours en ligne, comment faire ?

  • Tenir compte des réalités locales, ne pas importer des modèles extérieurs qui ne seraient pas adaptés aux besoins du terrain, être respectueux des contextes nationaux. Désormais, l’Afrique s’est bien saisie de ce problème et doit produire ses propres cours en ligne.

-* Former les acteurs nécessaires à ces nouveaux développements : des spécialistes pour la maintenance des installations, des administratifs pour gérer les plateformes d’échanges entre enseignants et étudiants. Parmi les disciplines scientifiques sont mentionnées notamment les professions de santé mais aussi les lettres et sciences humaines, droit, économie et médiation culturelle.

-* Cultiver le partage dans un esprit de partenariat. L’innovation peut être lente, mutualiser les moyens pour la soutenir ; rechercher aussi le partenariat avec les entreprises, entre secteurs public et privé, à condition que de grosses multinationales ne deviennent pas un État dans l’État. Éviter le risque de "l’enfermement" dans une aire linguistique donnée et pratiquer l’ouverture et la coopération.

-* Ne pas succomber à la fascination de la technologie, à ’la belle illusion" des cours en ligne ; les nouvelles pédagogies doivent préserver la place de l’enseignant, l’irremplaçable contact face à face entre l’apprenant et son enseignant. Le modèle mixte (blended model) est certainement la formule à rechercher.

-* Accompagner les enseignants face à l’outil numérique que, souvent, leurs étudiants maîtrisent mieux qu’eux. Leur métier change, d’où des interrogations, des inquiétudes ; ils n’ont plus le monopole de la connaissance, songent à l’avenir de leurs postes, de leur statut et de leur carrière. Attacher une attention particulière à la formation initiale et continue des enseignants est une nécessité.

Défis à relever : quels cours en lignes pour demain ?

-* Veiller avant tout à la qualité des enseignements dispensés en ligne. Qui la certifie ? Elle est indispensable pour assurer la confiance de toutes les parties prenantes ; elle est nécessaire pour permettre la reconnaissance des acquis et la mobilité des enseignants et des apprenants, leur intégration dans la communauté scientifique internationale. Le CAMES, pour répondre à ce problème, a justement mis en place une agence d’assurance-qualité.

  • Viser la certification : mille cours en ligne de médecine ne feront pas un médecin ; monter des cursus intégrés combinant enseignements à distance et séquences présentielles.

-* Préserver la liberté d’expression, les libertés académiques. Les cours en ligne , s’ils sont soumis à contrôle, peuvent être une entrave à cette liberté. Ils doivent permettre de véhiculer les valeurs universelles des droits de l’homme, les valeurs de l’UNESCO.

-* Préserver une gouvernance collégiale des institutions d’enseignement supérieur, en associant toutes les parties prenantes à la gestion des conseils et autres instances de direction. L’approche managériale, gage d’efficacité, doit être combinée avec le souci constant de consultation des intéressés, enseignants et apprenants. Nombreuses sont les tensions encore à résoudre : rôles de l’Etat / du marché ; accès ouvert / accès payant ; autonomie / régulation ; élitisme / démocratisation ; pédagogie transmissive / participative, etc.

Recommandations

Aux institutions d’enseignement supérieur

-* Produire des cours en ligne parfaitement adaptés aux besoins locaux, instaurer une culture de l’évaluation et de l’assurance-qualité, élaborer des cursus complets pour viser la certification.

-* Mettre en place un service d’accompagnement des enseignants et combiner cours en ligne et séquences en présentiel.

-* Cultiver le partage, la coopération, la mutualisation des moyens avec des établissements complémentaires.

Aux décideurs politiques

C’est "le rôle régalien des États", "la responsabilité des ministres".

-* Créer un environnement politique, juridique, institutionnel transparent ; associer aux prises de décision toutes les parties prenantes et assurer la coordination nationale (Michaela Martin).

-* Élaborer des politiques intégrées associant la mise en place des infrastructures la formation initiale et continue des enseignants, la préservation des diplômes nationaux en veillant à leur qualité.

-* Rechercher des financements pérennes en partenariat avec les collectivités locales, les entreprises, les organismes internationaux, en préservant leur souveraineté nationale.

A l’UNESCO

-* Jouer le rôle d’observatoire, de clearing house, par la collecte et la diffusion des exemples de bonnes pratiques.

  • Jouer son rôle d’empowerment, d’assistance aux états-membres qui le souhaitent, en les aidant à mettre en place des politiques de développement du numérique dans l’enseignement supérieur.
  • Jouer son rôle normatif en élaborant une recommandation sur les enseignants du supérieur, leur formation, leur statut, leur carrière à l’heure du numérique, en parallèle à la recommandation en cours d’actualisation sur les chercheurs.

Programme ambitieux, sans nul doute, mais la sagesse populaire ne dit-elle pas "Quand on veut, on peut" ?

Cette synthèse s’achève sur les remerciements d’usage à tous ceux qui ont permis la réalisation de ce projet.

Pour conclure, David Fajolles imagine trois scénarios possibles à partir de ce colloque : si tout se passe bien comme présenté au fil de ces deux jours, si des obstacles surgissent, de l’intérieur ou de l’extérieur pour en contrarier le développement harmonieux et positif. Les réponses appartiennent à l’avenir….

Synthèse effectuée par Suzy Halimi
Présidente Honoraire de la Sorbonne Nouvelle
Commission Nationale Française pour l’UNESCO

publié le 07/08/2015

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