Discours de M. Laurent Fabius à la 37e la Conférence générale de l’UNESCO

M. Laurent Fabius, Ministre des affaires étrangères (E Urbano) - JPEG

Monsieur le Président de la Conférence générale,

Madame la Présidente du Conseil exécutif,

Madame la Directrice générale,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Cette année, c’est le ministre des Affaires étrangères qui conduit la délégation française à la Conférence Générale. Ma présence veut marquer l’attention particulière que la France entend manifester envers l’UNESCO, organisation clef du système des Nations Unies dont nous avons l’honneur d’accueillir le siège à Paris. Avec une raison supplémentaire pour notre attention : l’UNESCO traverse une période difficile.

Mesdames et Messieurs,

Dans cette situation, je veux dire que nous avons confiance en la capacité de l’UNESCO d’avancer, grâce à vous tous, grâce à la communauté de femmes et d’hommes compétents et passionnés qui constituent votre Secrétariat et grâce au courage de votre Directrice générale. Le Conseil exécutif a souhaité, Madame, que vous soyez reconduite dans vos fonctions et je veux, au nom du gouvernement français, vous en féliciter. Nous pensons que l’UNESCO doit contribuer à répondre à au moins cinq grands défis.

1) Le premier, c’est de promouvoir la culture dans un monde où elle est souvent négligée et pillée. La culture est un facteur de liberté, de démocratie et de développement durable, parce qu’elle relie les sociétés à leur histoire et à leur territoire, parce qu’elle les libère, parce qu’elle les éclaire sur les choix qu’elles ont à faire. L’UNESCO doit remplir pleinement sa mission de promotion de la culture dans le monde.

Concrètement, cela implique d’encourager la création et la diffusion des œuvres. Cela passe par la préservation du patrimoine culturel, notamment dans les pays en guerre, patrimoine essentiel pour la reconstruction. Je salue l’action de l’UNESCO, notamment, au Mali. Cela implique aussi de lutter contre le trafic des biens culturels. Cela conduit à assurer la place de la culture dans les grandes négociations internationales, ce qui vaut notamment pour la préparation de l’agenda du développement des Nations Unies pour l’après-2015. Bref, la dimension culturelle doit donc être prise en compte partout.

2) Il s’agit aussi, deuxième défi, de répondre au péril climatique et environnemental. Comme vous le savez, la France devrait accueillir fin 2015 la grande Conférence internationale sur le dérèglement du climat. Cette réunion sera décisive. Nous sommes mobilisés. Je souhaite que l’UNESCO utilise son expertise pour la préparation de Paris Climat 2015, notamment en matière scientifique. Je propose aussi que nous puissions travailler à des initiatives communes en matière d’éducation aux enjeux écologiques et environnementaux.

3) Troisième défi : garantir la diversité culturelle et linguistique à l’heure d’internet. La montée en puissance des acteurs globaux de l’internet bouleverse les pratiques et le financement de la création. Les frontières physiques, douanières, fiscales deviennent inopérantes. Nous devons proposer, pour les nouveaux espaces numériques de diffusion, une déclinaison opérationnelle des principes de la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Il s’agit de nous doter ensemble, acteurs publics et privés, au niveau global, des moyens de soutenir la création culturelle et de protéger la diversité indispensable. J’espère que cet enjeu fera l’objet d’un consensus.

4) Promouvoir l’éducation et particulièrement celle des filles : le rôle de l’UNESCO en matière d’éducation est décisif, c’est le quatrième défi. Nous comptons sur l’UNESCO pour agir dans les pays en développement, particulièrement en faveur de l’éducation des filles. Nous savons que la scolarisation est un accélérateur de développement, un lieu d’accès à la citoyenneté et un outil essentiel de diversité culturelle et linguistique. La France souhaite travailler avec l’UNESCO à une initiative en faveur du multilinguisme dans le domaine de l’éducation, favorisant l’enseignement de deux langues étrangères dans le système éducatif.

5) Dernier défi : nous voulons promouvoir partout la liberté d’expression. Nous souhaitons que soient étendus les programmes de l’UNESCO relatifs à la liberté d’expression, à la formation des journalistes, à la mise en place de législations pour le secteur des médias dans les pays en transition démocratique. Je pense notamment au « Plan d’action des Nations Unies pour la sécurité des journalistes et la question de l’impunité », dont l’UNESCO assure la coordination. Nous constatons que la censure est toujours active dans certaines régions du monde. La recrudescence des violences visant les journalistes - je pense évidemment avec émotion aux deux journalistes de RFI récemment enlevés et assassinés au Mali - constituent des atteintes inacceptables à la liberté de s’exprimer et d’informer.

Mesdames et Messieurs,

Sur ces sujets et sur d’autres, la France entend être force d’action et de proposition. Je donnerai mission à cette fin à notre Délégation permanente et à la Commission nationale française pour l’UNESCO, dans une version restructurée. Elles devront mobiliser la société civile, favoriser les partenariats avec les institutions culturelles et éducatives, envisager des financements innovants. Elles seront chargées de me faire des propositions dans les domaines que j’ai mentionnés.

Mesdames et Messieurs,

En 1945, la France était représentée à la conférence fondatrice de l’UNESCO par une haute personnalité qui croyait profondément au rôle de la culture, du savoir et de la science au service de l’émancipation. Cet homme d’Etat s’appelait Léon Blum, qui considérait que « chaque siècle a sa tâche dont les autres ne sauraient s’acquitter pour lui ». Et il ajoutait : « il faut se mettre en harmonie avec les lois profondes de l’univers et non pas avec les préjugés et les habitudes qui en voilent le véritable sens. » Cette sagesse active, c’est toujours la mission de l’UNESCO. La France est fière d’avoir l’UNESCO sur son sol. Elle est profondément attachée à votre mission. Merci.

Réception au Quai d’Orsay à l’occasion de

La 37ème Conférence Générale de l’UNESCO

Vendredi 8 novembre 2013

Mme Yamina Benguigui (par Bruno Chapiron)
S.E.M. Hao Ping et S.E.M. Philippe Lalliot (B. Chapiron)
Mme Yamina Benguigui et Mme Irina Bokova (B.Chapiron)
S.E.M. Hao Ping et Mme Irina Bokova (B. Chapiron)
Mme Irina Bokova (B. Chapiron)

Discours de M. Laurent Fabius

Ministre des Affaires étrangères

Madame la Directrice générale,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius avait prévu de vous recevoir lui-même ce soir, mais, comme vous l’avez probablement appris, il a dû se rendre à Genève pour les discussions du 5+1 avec l’Iran. Il m’a demandé de vous accueillir en son nom, de vous exprimer ses regrets de ne pouvoir être avec vous et de lire les quelques mots qu’il avait prévu de prononcer.

Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux de vous recevoir au Quai d’Orsay à l’occasion de la Conférence générale de l’UNESCO. Je salue Madame Bokova, les représentants des Délégations permanentes de l’UNESCO, le Secrétariat de l’organisation, les représentants des cinq ministères français directement concernés et toutes les personnalités présentes. Cette réception traditionnelle est aussi un peu particulière. Elle intervient alors que la France souhaite relancer avec l’UNESCO sa relation privilégiée d’Etat du siège. Je veux réaffirmer que vous êtes ici chez vous.

* * *

La France a en effet la chance d’être l’hôte d’une tribune multilatérale majeure dont elle est l’un des Etats fondateurs. Ici à Paris, poursuivant la feuille de route de l’acte constitutif de 1946, près de 200 Etats membres sont représentés pour travailler à l’agenda global de l’éducation, de la science et de la culture. Les mots fondateurs de l’UNESCO sont toujours aussi actuels :« c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Alors que la violence fait rage en Syrie, en Centrafrique, au Soudan et dans d’autres lieux, les principes fondateurs de l’UNESCO constituent une boussole. Oui, la culture et la science sont des remèdes face à la barbarie qui nait de l’ignorance et des préjugés. Oui, le rôle de l’UNESCO, c’est de faire vivre ces principes et de les mettre en œuvre. Je veux rendre hommage à notre organisation, ainsi qu’au rassemblement que vous formez à son service.

La mission de l’UNESCO est difficile et les conditions actuelles aussi. Notre organisation traverse une importante crise budgétaire. On dit parfois qu’elle vieillit : elle a pourtant toujours su, par ses programmes, par ses conventions, montrer sa capacité à être à l’avant-garde des sujets globaux dans ses domaines de compétence. Cela, elle le doit à la communauté d’hommes et de femmes qui, pour certains, ont consacré leur vie professionnelle à la cause de l’organisation. Cette action de l’UNESCO au service de l’éducation, de la culture, de la diversité, des droits des femmes, de la liberté d’expression doit être poursuivie et dynamisée. Face aux obscurantismes, aux violences multiples et aux tentations de repli sur soi, l’UNESCO est un cadre nécessaire de la concertation multilatérale dans les domaines de la culture et de l’éducation. Elle a réussi à surmonter les difficultés du passé, nous devons l’aider face à celles qu’elle traverse.

Pour cela, sous la conduite de sa Directrice générale, l’UNESCO a engagé depuis quatre ans d’importantes réformes. Le Conseil exécutif a marqué son approbation en souhaitant, Madame, que vous soyez renouvelée dans vos fonctions. Je ne doute pas que ce choix sera confirmé par la Conférence générale. Je vous en félicite. La France soutient cette volonté réformatrice et vous appuiera pour mettre en œuvre les mutations nécessaires.

* * *

La France, ai-je indiqué à la tribune, est particulièrement attentive à plusieurs sujets décisifs : la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, la diversité linguistique, la promotion des sciences humaines et sociales, le renforcement des programmes en faveur de la liberté d’expression et de la formation et de la protection des journalistes, la mise en œuvre des principes de la Convention de 2005 dans le monde numérique. Mais je ne veux pas répéter mon intervention d’hier.

L’UNESCO doit aussi pleinement faire valoir ses objectifs – l’éducation, la diversité culturelle, la protection du patrimoine, la science – dans les négociations et accords internationaux. Je pense à l’agenda global du développement de l’après-2015 ; à la Conférence mondiale sur le climat que Paris devrait accueillir en 2015, à la préparation de laquelle nous souhaitons que l’UNESCO contribue, en particulier par son secteur Sciences ; je pense aux dix ans de la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles,qui doit être l’occasion d’une réflexion globale concernant l’impact du numérique sur la diversité culturelle.

A cette fin, la France va renforcer sa présence à l’UNESCO et sa participation aux travaux. Grâce à l’action de notre Délégation permanente, qui a toujours pu compter sur l’expertise et la disponibilité de notre Commission nationale, la France et l’UNESCO ont su s’appuyer l’une sur l’autre. Mais un sentiment de relatif amoindrissement de l’intérêt de la France pour l’UNESCO a pu parfois se diffuser ces dernières années, alors même que l’organisation traverse une phase déterminante. Je veux, s’il en était besoin, dissiper ce sentiment. La France veut assumer toute sa place. J’ai demandé à M. Daniel Janicot, qui connait bien l’UNESCO, de me faire des recommandations à cet égard. Je m’appuierai sur son rapport et sur notre ambassadeur M. Lalliot afin que la France joue pleinement son rôle de force de proposition.

Dans un premier temps, plusieurs initiatives permettront de mieux mobiliser le tissu culturel, intellectuel et scientifique français pour le faire davantage contribuer aux travaux de l’organisation.

Les missions de notre Commission nationale seront redéfinies afin qu’elle puisse, avec notre délégation permanente, mobiliser la société civile. Je souhaite que puisse être bâtie une stratégie nouvelle de partenariats avec nos opérateurs de l’éducation nationale, nos grands musées, nos établissements de culture scientifique et technique, nos institutions de recherche et d’enseignement supérieur, et bien sûr les partenaires privés. Devra être envisagée la mise en place de financements innovants. J’attends de sa part des propositions précises dans ces domaines prioritaires.

Pour enclencher cette dynamique nouvelle, nous demanderons à des personnalités françaises de travailler sur quatre thématiques importantes : le renforcement de la place de la culture dans l’agenda du développement ; la mise en place d’un agenda global pour les sciences humaines et sociales ; le rôle de l’Unesco pour la promotion de la culture scientifique et technique ; les revendications de biens culturels.

* * *

Mesdames et Messieurs,

J’ai l’habitude de dire que la diplomatie est un tout, qui a besoin pour réussir de toutes ses composantes, politiques, économiques, culturelles, éducatives, linguistiques, scientifiques… Cette complémentarité vaut aussi pour le système international multilatéral : celui-ci a besoin de toutes ses organisations pour assurer la paix et la sécurité du monde et résoudre les crises auxquelles il doit faire face. C’est ce qu’indiquait parfaitement l’acte constitutif de l’UNESCO lorsqu’il affirmait qu’« une paix fondée sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne saurait entraîner l’adhésion unanime. ».

L’UNESCO, parce qu’elle agit par le moyen de la culture, de la science et de l’éducation pour rapprocher entre les peuples, constitue une institution indispensable. Sa mission, sa promesse est toujours aussi actuelle : celle d’un monde mieux éduqué, davantage soucieux de culture, plus respectueux des différences et confiant dans le progrès scientifique. La France veut y travailler avec vous tous et vous remercie chaleureusement de votre présence et de votre action.

publié le 06/12/2013

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