Discours de la Directrice générale de l’UNESCO Audrey Azoulay, à l’occasion du colloque international « Education et protection de la petite enfance, Berceau de la cohésion sociale »

UNESCO, 5 mars 2018

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Monsieur Daniel JANICOT, Président de la Commission nationale française pour l’UNESCO,
Monsieur Joseph MOUNDZIEGOU, Ministre délégué de l’Éducation nationale du Gabon,
Monsieur Jean-Marc HUART, Directeur général de l’Enseignement Scolaire au ministère de l’Education nationale de la France,
Excellences,
Mesdames et messieurs,

Je suis très heureuse d’ouvrir ce colloque consacré à l’éducation et à la protection de la petite enfance, organisé conjointement avec la Commission nationale française pour l’UNESCO. La photo que vous avez choisie pour l’illustrer, avec ces filles et garçons qui se tiennent par les bras, représente à merveille les valeurs que nous aimons tant.
Je tiens à exprimer mes remerciements à la Commission française qui est à l’initiative de cet événement, à Suzy Halimi qui l’a conçu, aux Emirats Arabes Unis qui l’ont soutenu, aux équipes de l’UNESCO, ainsi qu’aux ministères de l’Éducation nationale, de la Culture, des Solidarités et de la Santé, à la Caisse d’allocations familiales et aux autres partenaires pour leur soutien.
Je me réjouis aussi que la Conférence des Ministres de l’Education des Etats et Gouvernements de la Francophonie – représentée par le Ministre délégué du Gabon, ait choisi la petite enfance comme thème phare pour cette année 2018. La semaine dernière s’est réuni ici même, à l’UNESCO, le Comité directeur de l’Objectif de Développement Durable n°4 consacré à l’éducation – qui coordonne, au niveau mondial, les actions menées en faveur de l’éducation, dans le cadre de l’Agenda 2030 défini par les Nations Unies.
Le Comité a rappelé une nécessité dont nous sommes tous, ici, convaincus : celle de redoubler nos efforts pour offrir une éducation de qualité, dispensée de manière équitable et adaptée à des contextes sociaux et culturels à chaque fois spécifiques ; et ceci dès le plus jeune âge. Cette éducation est indissociable d’une protection des jeunes enfants qui couvre leurs besoins premiers en matière de santé, d’hygiène, de nutrition, et j’apprécie la multidisciplinarité de cette rencontre.
Nous traitons ici des 0 à 8 ans, mais on le sait, ces soins doivent être envisagés de manière holistique et apportés même avant la naissance. Les neurosciences confirment ce que nous savions intuitivement des sciences sociales sur l’importance de cette phase, de ce qui se passe dans le cerveau des jeunes enfants. C’est un potentiel extraordinaire qui ne demande qu’à être valorisé.
Si, par le passé, on a souvent considéré que l’éducation des plus petits était un luxe dont on pouvait se passer ou que seuls les pays les plus riches pouvaient se permettre, il y a désormais un consensus sur l’urgence d’un investissement massif dans ce domaine. Car « les preuves sont là », comme l’affirme le titre du dernier ouvrage publié par l’UNESCO sur l’éducation des enfants.
L’éducation et la protection de la petite enfance posent ainsi les fondements d’un apprentissage tout au long de la vie : toutes les études montrent que la scolarisation des enfants dans des écoles maternelles permet une meilleure réussite dans les niveaux supérieurs.
Cette scolarisation précoce est un facteur essentiel qui permet en outre de favoriser l’égalité des chances entre groupes favorisés et groupes défavorisés, car c’est à ce jeune âge que les inégalités peuvent se cristalliser.
Comme l’a montré le prix Nobel d’économie James Heckman dans ses travaux, il est d’ailleurs plus efficace et moins coûteux de mettre en place des conditions propices à l’apprentissage et au développement au cours de la petite enfance que de tenter de remédier après coup aux conséquences négatives d’une prise en charge insuffisante dès le plus jeune âge.
Le soin apporté très tôt aux petits enfants leur permet également de développer leurs compétences sociales. Le sens de la responsabilité, le respect, l’empathie – comme on le voit sur la photo du colloque –, l’aptitude à interagir et à coopérer, l’estime de soi également, s’ancrent dans les expériences faites au tout début de la vie.
Récemment, au mois de décembre, dans une résolution portant sur le « programme d’action en faveur d’une culture de la paix », l’ONU a explicitement reconnu le lien essentiel entre l’éducation et la protection de la petite enfance et le développement d’une culture de la paix dans le monde.
Mais malgré le consensus, les investissements consentis dans le domaine de l’éducation et de la protection de la petite enfance restent non seulement insuffisants, mais aussi très inégalement distribués.
Selon le dernier Rapport mondial de suivi sur l’éducation, paru en 2017, 69 % des enfants dans le monde auraient bénéficié d’un enseignement pré-primaire au cours de l’année précédant l’âge officiel d’admission au primaire. Quand on regarde de près, les disparités sont extrêmes. Ce pourcentage est de 94 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Europe et en Amérique du Nord, contre 42 % en Afrique subsaharienne, et beaucoup moins dans certains États. Fait intéressant : on constate très peu de disparités entre les sexes à ce niveau ; les inégalités relevant plutôt de la pauvreté et de la géographie.
Ainsi, les enfants des 20 % des ménages les plus pauvres sont cinq fois moins susceptibles de suivre un apprentissage de qualité que ceux des 20 % des ménages les plus riches, et ceux des zones rurales sont deux fois moins susceptibles de participer à ces apprentissages que ceux des zones urbaines. L’accès à l’éducation lors de la petite enfance peut donc être un facteur de rattrapage des inégalités soit au contraire une cristallisation des inégalités de départ.
Or, ce sont ces enfants défavorisés qui ont le plus besoin de soutien, dès leurs toutes premières années, si l’on veut éviter que les écarts s’accroissent ensuite de façon exponentielle.
La conviction que l’apprentissage et la formation commencent dès la naissance et qu’une éducation de base doit nécessairement porter une attention toute particulière aux premiers âges de la vie est une conviction forte de l’UNESCO, qui s’est exprimée dans de nombreux rapport et travaux que je ne citerai pas ici.
En 2010, l’UNESCO organisait à Moscou, en coopération avec la Fédération de Russie, la Conférence mondiale sur l’éducation et la protection de la petite enfance. Nous avons lancé depuis des programmes de soutien et de mise en œuvre de politiques éducatives à destination de la petite enfance dans de nombreux pays : Azerbaïdjan, Cameroun, Oman, Seychelles, Afrique du Sud ou encore Swaziland. Cette année, de nouvelles collaborations sont en train de se mettre en place avec l’Inde et l’Egypte.
Nous organisons des forums de haut niveau, prochainement, en juin 2018, au Népal, avec l’UNICEF, le gouvernement du Népal, et le Réseau régional Asie-Pacifique pour la petite enfance.
Nous menons aussi actuellement avec l’OCDE, l’UNICEF, le Bureau International du Travail et d’autres partenaires, une enquête, dont les résultats seront très instructifs, auprès des enseignants de l’éducation pré-primaire. Cette enquête vise à récolter des données sur la situation des enseignants du pré-primaire dans sept pays afin d’améliorer leur formation, de mieux guider les actions éducatives et de renforcer les capacités des systèmes d’enseignement.
On retrouve dans l’éducation à la petite enfance les principes de l’engagement de l’UNESCO : l’éducation est un bien public fondamental ; c’est une responsabilité collective, nécessitant des partenariats entre les acteurs de l’éducation, du social, de la santé, de la nutrition, afin de concourir ensemble au bien-être de l’enfant.
Cela implique un partage des expériences et des connaissances, cela exige un engagement à tous les niveaux pour mettre en œuvre les stratégies les plus pertinentes. C’est notre responsabilité et elle nous engage à tous les instants.
Car comme l’a écrit la grande écrivaine et pédagogue chilienne Gabriela Mistral : « Beaucoup de choses peuvent attendre. Les enfants ne peuvent pas. Aujourd’hui, leurs os se forment, leur sang se fait, leurs sens se développent. On ne peut pas leur dire "demain". Leur nom est aujourd’hui. ».
Je vous remercie et vous souhaite de fructueux échanges.

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publié le 09/03/2018

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