L’instauration du système métrique décimal, 1790-1837 (Focus Mémoire du Monde – Numéro 5/12)

Cet article est le cinquième de notre série sur les biens français inscrits sur la liste "Mémoire du monde". Un article focus sera disponible tous les mois, successivement, sur les 12 biens français inscrits.

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Le dépot par la France, en 2004, du dossier d’inscription au registre de la Mémoire du Monde de neuf documents ou objets faisant référence à l’histoire de l’instauration du système métrique en France entre 1790 et 1837, a été fait à l’initiative du Centre historique des Archives nationales, notamment par Mme Ariane James Sarazin, Conservateur responsable au sein du Musée de l’histoire de France où sont conservés les étalons du mètre et du kilogramme.
L’ensemble des documents est en bon état général, avec de bonnes conditions de conservation.

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S’il est aujourd’hui acquis pour la communauté internationale que la distance se calcule en mètre, il n’a pas été toujours le cas pour le poids en kilogrammes et le temps en secondes.

Vieux de deux cents ans, le système métrique a remplacé les unités d’Ancien Régime et leur remplacement ne s’est pas fait naturellement ; pendant près de 50 ans, les autorités nées de la révolution ont sensibilisé les communautés aux nouvelles normes de mesure.

Dans l’Europe des Monarchies, les unités de mesure différaient d’un État à l’autre. Il a fallu une révolution en France pour que s’accordent ces unités et qu’elles se diffusent progressivement dans le Monde.

C’est ce témoignage exceptionnel de l’histoire des poids et mesures, ce corpus de lois, de planches et d’étalons de référence qui a été recommandé pour l’inscription au registre de la Mémoire du Monde de l’UNESCO par la France en 2005.

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I- De l’Ancien Régime à la révolution, l’épopée du mètre

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Proposition faite à l’Assemblée nationale sur les poids et mesures par M. l’évêque d’Autun, Paris, 1790, imprimée, 20 p., cote AD VIII 36D (inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

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A- Le pied du Roi, la mesure comme instrument de puissance

Le mètre fait aujourd’hui référence en soi : universel et intangible, il est stable dans le temps et reproductible. Les poids et mesures sont aujourd’hui, grâce aux technologies du laser, rattachés aux lois constantes de la physique et donc indépendants de toute manipulation humaine.

Cependant, avant la Révolution française de 1789, les poids et mesures étaient inhérents à la chose politique. Les mesures de références étaient étalonnées selon les volontés du souverain. On mesurait alors en pied du Roi de France ou en pied du Rhin. Charlemagne et tous les rois après lui ont essayé de réduire le nombre de mesures mais celles-ci étant étalonnées sur les morphologies du corps, chaque Roi voulait que la mesure lui soit propre. En définitive, à chaque nouveau Roi, de nouvelles unités de mesure devaient être adoptées par les sujets.

Comme précisé dans l’ouvrage fondateur d’Adrien Favre sur l’origine du système métrique, en 1989 on dénombrait en France presque autant d’unités de mesures que de lieux et de corps de métiers. A Paris, les merciers, les drapiers et les marchands de toile avaient chacun leur aune, par exemple. Les paysans s’en accommodaient plus ou moins, puisque commerçant localement. Mais avec l’internationalisation des échanges, certains négociants n’y trouvaient pas leur compte.

En outre, il était impossible pour les scientifiques baignés dans l’esprit des Lumières d’être régis par des lois scientifique arbitraires et instables [1]. Talleyrand, évêque progressiste à l’origine des États généraux et grande figure de la Révolution Française, dénoncera « cette variété [de mesures] dont la seule étude épouvante » [2] et fera de l’unification des poids et mesure une des doléances inscrites à l’ordre des Etats Généraux.

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B- « Un roi, une loi ; un poids et une mesure » (Cahiers des doléances de 1789)

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Helman, Isidore-Stanislas, Assemblée - Nationale Abandon de tous - les privilèges, à Versailles, Séance de la - Nuit du 4 au 5 Aout 1789, Collection de Vinck. Un siècle d’histoire de France par l’estampe, 1770-1870. Vol. 17 (pièces 2760-2907), Ancien Régime et Révolution, Source : BNF

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Dans la nuit du 4 août 1789, le futur club des Jacobins vote en séance de l’Assemblée Constituante l’abolition des privilèges féodaux, des privilèges de classe, de corporation, soit la plupart des privilèges de l’ancien régime. Le privilège d’étalonnage qui était octroyé au Roi et qui constituait la base de la multiplicité des unités de poids et mesure est également supprimé sur proposition de l’évêque Talleyrand.

Puisque le Roi n’est plus à l’origine de l’étalonnage et afin de trouver une loi immuable, Talleyrand propose en 1790 de chercher dans la nature une mesure universelle. D’autant plus qu’il a été question, à l’origine, de réfléchir à cet étalon universel en impliquant une autre puissance mondiale : le Royaume Uni. Le Roi et l’Assemblée prévoient alors de demander au parlement britannique leur concours dans l’établissement d’une mesure universelle [3], libérée de « tout ce qui pourrait faire soupçonner l’influence d’un intérêt particulier à la France » [4]. Cette loi, relative au moyen d’établir une uniformité des poids et mesures, a été inscrite au registre de la Mémoire du Monde en 2005.

Résignés à travailler seul sur l’étalonnage du mètre, puisque les britanniques ont refusé la proposition de l’Assemblée, une commission chargée de fixer la base de l’unité des mesures est constituée. Elle rassemble notamment Borda, Condorcet, Laplace, Lagrange et Monge. Cette commission envisage alors trois étalons : la longueur du pendule simple à secondes à la latitude de 45°, la longueur du quart du cercle de l’équateur, ou enfin la longueur du quart du méridien terrestre. Suivant l’idée d’universalité, c’est la longueur du quart du méridien qui est retenue. Deux géodésiens, Pierre-François Méchain et Jean-Baptiste Delambre entreprennent alors de le mesurer en parcourant, pendant 7 ans, la distance séparant Barcelone et Dunkerque, suivant la méthode de triangulation.

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Pierre-François Méchain, Stoyan R. et al. Atlas of the Messier Objects : Highlights of the Deep Sky. Cambridge University Press

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Julien Leopold Boilly (1796-1874) et Benjamin Holl (1808-1884), Lithographie de Jean Baptiste Joseph Delambre (1749 - 1822) Collection de l’institut Smithsonian.

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Cependant, dans un contexte militaire et politique compliqué, un mètre provisoire est décrété [5]. Le mètre « provisoire » peut être fixé à partir de la mesure du même méridien effectuée en 1739-1740 par Lacaille : le mètre, dix millionième partie de la distance du pôle à l’Equateur, correspond donc à 3 pieds 11 lignes et 44 centièmes de ligne de la toise de l’Académie.

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II- L’étalon des Archives, vers une mesure universelle

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Système général des mesures républicaines déduites de la grandeur du méridien terrestre d’après les rapports et décrets des assemblées constituante, législative et conventionnelle, 4 brumaire an III (25 octobre 1794), planche manuscrite aquarellée composée de cinq tableaux assemblés, cote NN 12/16, 17 (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

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A- L’étalon des Archives, achèvement du système métrique

Le travail des géodésiens terminé, le système des poids et mesure est fixé le 18 germinal de l’an III révolutionnaire par une loi décret [6]. Il est alors nécessaire de fixer physiquement cette mesure, on décide alors de l’étalonner afin qu’il profite à tous et « qu’on puisse les vérifier dans tous les temps. » [7].

Comme l’indique le dossier d’inscription au registre de la Mémoire du Monde déposé en 2004 auprès de l’UNESCO, plutôt que le cuivre ou le laiton, on préfère le platine, inaltérable et moins sensible aux effets du froid ou de la chaleur. Janéty, seul orfèvre à Paris et en France capable de fabriquer des objets importants en ce métal, est mis à contribution pour fournir une mousse de platine comprimée et martelée à chaud, à partir de laquelle Fortin ajuste l’étalon du kilogramme et Lenoir, celui du mètre. Le 4 messidor an VII (22 juin 1799), ces deux étalons sont présentés au Conseil des Cinq Cents et au Conseil des Anciens, puis déposés aux Archives de la République, dans l’armoire de fer où ils se trouvent toujours. Suite à son placement dans « un monument pour le conserver et le garantir de l’injure du temps » [8] commence la propagation du mètre de référence.

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Etalon prototype du mètre avec son étui, fabriqué par Lenoir, platine, 1799, cote AE/I/23/10 (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

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Etalon prototype du kilogramme avec son étui, fabriqué par Fortin, platine, 1799, cote AE/I/23/12 (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

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B- La propagation du système métrique

La loi du 18 germinal, fixant la nomenclature du nouveau système des poids et mesures et inscrite au registre de la Mémoire du Monde de l’UNESCO, supprime et interdit toute autre unité de mesure et prévoit la propagation de cette unité de mesure au moyen d’étalons calqués sur le mètre de référence, l’étalon des Archives. Cet étalon est confirmé par la loi du 19 frimaire an VIII (10 décembre 1799) : « le mètre et le kilogramme en platine déposés le 4 Messidor dernier au Corps législatif par l’Institut national des Sciences et des Arts sont les étalons définitifs des mesures de longueur et de poids dans toute la République ».

16 étalons de marbre sont alors disposés dans Paris pour sensibiliser la population à cette nouvelle mesure, désormais obligatoire. Progressivement, les étalons matrice de cuivre, calqués sur l’étalon des Archives se propagent dans les départements. Leur exactitude est confirmée par un poinçon de la République et des contrôles sont effectués, de la même manière qu’aujourd’hui la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes atteste de la conformité des balances en usage.

Avec le contexte révolutionnaire, les premiers défenseurs des nouvelles normes des poids et mesures sont écartés, Lavoisier qui était le grand artisan de l’unification des poids et mesures est mis à mort et la Commission travaille au ralenti. C’est avec la loi du 4 juillet 1837 [9], défendue par le ministre du Commerce, Martin, soutenue par Thiers et Guizot, que le système métrique décimal est rendu obligatoire partout en France à compter du 1er janvier 1840.

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III- Le mètre et la mémoire du Monde, le dossier de l’instauration du système métrique

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A- Les objets ayant été inscrits en 2005 au registre de la Mémoire du Monde de l’UNESCO

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a) Proposition faite à l’Assemblée nationale sur les poids et mesures par M. l’évêque d’Autun, Paris, 1790, imprimée, 20 p., cote AD VIII 36D

b) Loi relative au moyen d’établir une uniformité des poids et mesures, décret du 26 mars
1791, sanctionné par le roi le 30 mars, imprimée, 2 p., cote AD VIII 36D

c) Décret de la Convention nationale qui établit l’uniformité et le système général des poids et mesures, 1er août 1793, imprimé, 16 p., cote AD VIII 36D

d) Système général des mesures républicaines déduites de la grandeur du méridien terrestre d’après les rapports et décrets des assemblées constituante, législative et conventionnelle, 4 brumaire an III (25 octobre 1794), planche manuscrite aquarellée composée de cinq tableaux assemblés, cote NN 12/16, 17

e) Décret de la Convention nationale fixant la nomenclature du nouveau système des poids et mesures, 18 germinal an III (7 avril 1795), manuscrit, 8 p., timbre sec de la République, cote A 166/173

f) Etalon prototype du mètre avec son étui, fabriqué par Lenoir, platine, 1799, cote AE VIn 1

g) Etalon prototype du kilogramme avec son étui, fabriqué par Fortin, platine, 1799, cote AE
VIn 25

h) Certificat de dépôt des étalons du mètre et du kilogramme aux Archives nationales, 4 messidor an VII (22 juin 1799), manuscrit, cote AE I 23 p. 1

i) Loi relative aux poids et mesures, 4 juillet 1837, vélin, manuscrit, signature autographe de
Louis Philippe, grand sceau de cire jaune, cote A 1146

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B- Le système métrique aujourd’hui

Le système métrique établi par la Révolution française a été progressivement adopté par l’ensemble de la communauté internationale.

La Commission internationale du Mètre a depuis lors forgé de nouveaux étalons maîtres et l’adoption du système internationalement a conduit, en 1875, à l’instauration de la Convention du Mètre et à la création du Bureau international des poids et mesures dont le laboratoire est installé au Pavillon de Breteuil dans le parc de Saint-Cloud. La première coulée de platine iridié, en 1874, jugée insuffisamment pure, est reprise en Angleterre en 1885 pour former le Mètre International de 1889, à section transversale en X.

D’une portée universelle dès son instauration en 1790, le mètre n’est aujourd’hui plus calculé selon les mètres étalons des archives mais redéfini en fonction d’une loi physique plus précise que le méridien : la vitesse de la lumière, le mètre est alors défini comme égal " à la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant 1/299 792 458 de seconde".

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BIBLIOGRAPHIE

Débarat Suzanne, « SYSTÈME MÉTRIQUE - (repères chronologiques) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 16 juin 2016. Disponible sur https://www-universalis--edu-com.acces-distant.sciences-po.fr/encyclopedie/systeme-metrique-reperes-chronologiques/
"metric system." Encyclopaedia Britannica. Britannica Academic. Encyclopædia Britannica Inc., 2016. Web. 16 Jun. 2016. <https://academic-eb-com.acces-dista...> .
Favre, Adrien, les origines du système métrique, P.U.F, 1931, Paris.
Favre, Adrien, les origines du système métrique, P.U.F, 1931, Paris.

Hocquet Jean Claude, « MÉTROLOGIE ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 16 juin 2016. Disponible sur https://www-universalis--edu-com.acces-distant.sciences-po.fr/encyclopedie/metrologie/
Laboulais Isabelle. Ken Alder, Mesurer le monde. 1792-1799 : l’incroyable histoire de l’invention du mètre. In Annales historiques de la Révolution française, n°342, 2005. Les Iles britanniques et la Révolution française. pp. 247-249.

Oulmont Philippe, Dossier de l’exposition « Le mal de changer : les Français et la révolution métrique », Paris, Archives nationales, Musée de l’histoire de France, 1er juin-31 août 1995, n° 3. La Révolution française à travers les archives. Des Etats généraux au 18 Brumaire, Paris, 1988, p. 297-304.
UNESCO, Registre de la Mémoire du Monde, L’instauration du système métrique décimal, 1790-1837, REF N° 2004-36

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[1Favre, Adrien, Les origines du système métrique, P.U.F, 1931, Paris.

[2IBID

[3Loi relative au moyen d’établir une uniformité des poids et mesures, décret du 26 mars 1791, sanctionné par le roi le 30 mars, imprimée, 2 p., cote AD VIII 36D (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

[4Condorcet lors de la séance du 26 Mars 1791 de l’Assemblée Nationale

[5Décret de la Convention nationale qui établit l’uniformité et le système général des poids et mesures, 1er août 1793, imprimé, 16 p., cote AD VIII 36D (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

[6Décret de la Convention nationale fixant la nomenclature du nouveau système des poids et mesures, 18 germinal an III (7 avril 1795), manuscrit, 8 p., timbre sec de la République, cote A 166/173 (Inscrit au registre de la Mémoire du Monde en 2005)

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[9Loi relative aux poids et mesures, 4 juillet 1837, vélin, manuscrit, signature autographe de Louis Philippe, grand sceau de cire jaune, cote A 1146

publié le 11/08/2016

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