Juin 2019 : Rencontre des gestionnaires de biens à Albi : quelles perspectives pour Mémoire du Monde ?

Le 21 juin 2019 a eu lieu à Albi la deuxième journée de rencontre nationale des gestionnaires de biens du programme Mémoire du Monde.

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Conjointement organisée par la Commission nationale française pour l’UNESCO, le Ministère de la Culture et la ville d’Albi, cette rencontre avait pour objectif de faire se rencontrer les différents acteurs du programme pour partager les expériences ainsi que faire le point sur l’actualité du programme et ses perspectives d’évolution. Cette journée faisait suite à une première journée de rencontre qui avait eu lieu l’année passée à la Bibliothèque nationale de France, à Paris. Les gestionnaires de biens inscrits sur le registre, les différents représentants des politiques culturelles ainsi que les membres du Comité français du programme se sont donc retrouvés le temps d’une journée de réflexions articulée autour de grands axes : comment se saisir d’une inscription au registre pour rappeler l’importance du patrimoine documentaire ? Comment envisager la coopération internationale dans le cadre du Programme ? Comment créer une synergie entre les trois grands programmes de l’UNESCO, à savoir le Patrimoine Mondial (naturel et bâti), le Patrimoine Culturel Immatériel et le Patrimoine Documentaire ?

Un programme qui lie conservation et mise en valeur : comment Mémoire du Monde renforce le patrimoine documentaire

Le choix de la ville d’Albi pour cette deuxième rencontre n’est pas anodin. En effet, Albi est l’une des rares villes - la seule en France avec Paris - à bénéficier d’une double inscription sur deux registres patrimoniaux de l’UNESCO. En effet, la cité épiscopale d’Albi est inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 2010. Aussi, la Mappa Mundi, conservée à la médiathèque d’Albi, a été inscrite en 2015 sur le registre Mémoire du Monde. Pour la ville et ses habitants, il s’agit non seulement d’une double reconnaissance mais aussi et surtout d’une double responsabilité. En effet, l’inscription sur un registre n’est pas une fin en soi et engage plus qu’elle n’honore. Elle doit apparaître comme un outil, un moyen d’attirer l’attention sur un élément du patrimoine et permettre ainsi de développer autour de celui-ci des actions ayant un double objectif : d’une part son accessibilité, d’autre part sa conservation. Dans sa mission de démocratisation de la culture et du savoir, l’UNESCO place au cœur de ses préoccupations la conservation et l’accès du plus grand nombre comme des impératifs absolus, l’un ne fonctionnant pas sans l’autre. L’inscription doit donc n’être qu’un point de départ, un élan mobilisateur. Ainsi, il apparaît que l’intérêt réel d’un tel programme se trouve surtout dans les actions qui suivent une inscription plus que dans l’inscription elle-même.

Concernant le programme Mémoire du Monde, les actions qui visent à développer la connaissance, la conservation et la valorisation d’un patrimoine documentaire sont peut-être plus importantes encore car c’est un patrimoine moins connu et moins accessible par le grand public. Les différentes interventions des gestionnaires de biens présents à cette journée ont permis d’insister sur le rôle mobilisateur d’une inscription, et de montrer à quel point elle est une réelle impulsion. Gage de qualité, agissant parfois comme un label, l’inscription pousse les collectivités territoriales et l’État à soutenir, notamment financièrement, une institution et à l’aider dans ses démarches de médiation, de mise en valeur et de conservation d’un patrimoine documentaire.

Benjamin Fendler, directeur de la Bibliothèque Humaniste de Séléstat, raconte le chemin parcouru par la bibliothèque pour faire reconnaître son fond documentaire et le valoriser. Inscrite au Registre de la Mémoire du monde en 2011, sur proposition de la ville de Sélestat en Alsace et de l’association « les Amis de la Bibliothèque Humaniste », la Bibliothèque Humaniste Beatus Rhenanus, du nom de son principal contributeur, comprend 1686 documents anciens, datant pour la plupart du XVème ou du XVIème siècle. L’inscription de ce fond au registre Mémoire du Monde a permis un investissement massif de la part de la collectivité soutenue par la Région et par le ministère de la culture. Des campagnes de travaux ont été menées pour moderniser la bibliothèque et notamment son espace de médiation. Trois-cent mètres carrés spécifiquement prévus pour la médiation ont ainsi vu le jour grâce aux investissements générés par l’inscription. Des études importantes ont également pu être menées, ainsi que des actions de restauration, souvent très couteuses. En contrepartie de cet investissement financier, la bibliothèque s’engage à respecter certaines contraintes et notamment des objectifs chiffrés concernant la fréquentation de la bibliothèque. L’enjeu d’une telle inscription est non seulement de rendre physiquement accessible le bien au public, mais aussi de le rendre intelligible. Un important travail de médiation est donc nécessaire et c’est entre autres par la numérisation de certains ouvrages ou extraits d’ouvrages que cette médiation a pu connaître un franc succès. Comme le précise Benjamin Fendler, la numérisation permet au public d’accéder au cœur de l’ouvrage dans ses moindres détails. La confrontation directe avec l’objet, sa découverte, sa consultation grâce à des techniques modernes et ludiques permettent ainsi de le rendre vivant et présent tout en répondant aux impératifs de conservation.

Le développement des techniques de médiation, au cœur du programme Mémoire de Monde, est donc possible grâce au gage de qualité qu’est l’inscription sur le registre. Elle permet de révéler l’intérêt particulier d’un document et donc de mobiliser les énergies pour le faire vivre. L’histoire de ne s’arrête donc pas avec l’inscription : il ne s’agit pas d’obtenir un label prestigieux, mais bien d’approfondir le travail autour de la connaissance du bien patrimonial, de sa conservation et de sa valorisation

Un programme qui appelle à la coopération internationale

Comme pour les autres programmes patrimoniaux de l’UNESCO, l’inscription d’un bien à Mémoire du Monde nécessite de répondre à certains critères. L’importance mondiale du bien en question en fait partie. Ainsi, Mémoire du Monde porte bien son nom : ne sont inscrits sur le registre que des biens documentaires qui sont un témoignage de l’humanité dans son ensemble. Ce programme ne peut donc pas se concevoir dans une démarche strictement nationale, et appelle ainsi à la coopération internationale. Cependant, et comme le souligne Joan Boadas, gestionnaire du Llibre del Sindicat Remença [1] , il existe aujourd’hui un fort déséquilibre au sein du programme entre l’Europe et l’Amérique du Nord d’un côté, et l’Afrique de l’autre. À elles deux, l’Europe et l’Amérique du Nord détiennent 52% des inscriptions au registre, tandis que l’Afrique n’en détient que 5%. L’une des urgences du programme est donc de rééquilibrer la répartition des inscriptions en privilégiant des partenariats non pas seulement régionaux, à l’image du partenariat qui voit le jour entre Gérone et Albi [2] , mais surtout intercontinentaux. Un programme qui porte le nom Mémoire du monde ne peut se permettre de n’être que la mémoire de l’occident.

Depuis quelques années, L’UNESCO encourage des actions de ce type et, dans cette perspective, un texte a été adopté par la Conférence Générale de l’Unesco de 2015. Ce texte, appelé Recommandation concernant la préservation et l’accessibilité du patrimoine documentaire, y compris le patrimoine numérique est, selon le lexique de l’UNESCO un instrument normatif. N’ayant pas force de loi, il peut cependant être opposé aux États qui l’ont signé, ce qui lui confère une force symbolique importante. Entre autres principes, ce texte établit dans cinq chapitres des recommandations que les états devraient suivre pour protéger, rendre accessible et valoriser le patrimoine documentaire. Le dernier chapitre concerne la coopération internationale et préconise d’utiliser au maximum toutes les possibilités qu’offre aujourd’hui la numérisation pour mettre en commun des fonds appartenant à différents États. Il s’agit là d’une voie nouvelle et importante qui permet notamment de reconstituer des corpus de textes appartenant à d’anciennes puissances coloniales et à d’anciennes colonies. La Bibliothèque nationale de France s’est notamment engagée dans ce processus avec la Tunise ainsi qu’avec le Sénégal. Ce type de collaborations se répand mais semble encore trop peu exploité, bien que l’UNESCO incite fortement les États à avoir recours à ces techniques de numérisations internationales. 
Patrimoine Mondial, Patrimoine Culturel Immatériel et Patrimoine Documentaire : quelle synergie ?

La double inscription dont bénéficie la ville d’Albi permet de mettre sur le même plan deux patrimoines distincts : le patrimoine bâti et le patrimoine documentaire. De ce fait, elle rappelle que tous les patrimoines constituent un héritage, une mémoire, qui ne doivent en aucun cas être hiérarchisés. Pourtant, l’on a tendance à négliger le patrimoine documentaire au profit du patrimoine bâti ou immatériel. Entre autres signes de cette hiérarchisation, le fait que le patrimoine documentaire ne fasse pas l’objet d’une convention, contrairement aux autres types de patrimoine, n’est pas anodin et révèle une différence de traitement. Pourtant, comme le rappelle Gérald Grunberg, Président du comité français Mémoire du Monde, « de tous les patrimoines, le patrimoine documentaire - qui documente les autres patrimoines - est probablement le plus fragile, du moins il n’est pas le moins vulnérable. » De l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie jusqu’au bûcher de livres et manuscrit organisés par Daesh à Mossoul en 2015, le nombre d’éléments du patrimoine documentaire mondial détruits tout au long de notre histoire est considérable. Si l’on ajoute à cela l’idée que les documents sont de nature très fragile et ont tendance à s’auto détruire naturellement, il parait évident qu’il n’est ni moins urgent ni moins important d’œuvrer pour leur conservation et leur valorisation. Il devient donc hautement souhaitable d’envisager une réelle synergie entre ces trois types de patrimoine.

En outre, si le patrimoine documentaire est au moins aussi important que les patrimoines bâti, naturel et immatériel, c’est qu’ils sont tous mêlés les uns aux autres. Comment connaitre une pratique relevant du patrimoine culturel immatériel sans qu’elle ne fasse l’objet d’enregistrements sonores, filmés, de récits et témoignages écrits ? Ce sont bien ces documents qui témoignent de l’immatériel et qui le diffusent. C’est grâce aux archives également que nous avons aujourd’hui accès aux secrets de construction de certains monuments. Le document garanti l’accès à l’immatériel, au bâti et au naturel à travers le temps. Il renseigne et diffuse les autres formes de patrimoines. On voit, avec un exemple comme celui de la reconstruction de Notre Dame de Paris, à quel point ces différentes formes patrimoniales se convoquent mutuellement : comment envisager la reconstruction de Notre-Dame sans avoir recours aux archives documentaires et aux savoirs-faire des bâtisseurs ? Trois patrimoines se croisent, s’entremêlent et s’enrichissent : un patrimoine immatériel, celui des architectes et ouvriers, un patrimoine documentaire, celui des plans et archives sur l’histoire de la cathédrale, et un patrimoine bâti, le monument lui-même. Il existe donc une porosité évidente entre les trois grandes catégories patrimoniales établies par l’UNESCO, porosité à laquelle s’oppose une forme de hiérarchisation des patrimoines, dangereuse et injustifiée.

Il faudra donc que Mémoire du Monde continue de se développer et de convaincre, de se faire connaître, d’être valorisé et de s’ajuster afin que l’on reconnaisse au patrimoine documentaire sa valeur, son importance et son rôle de mémoire de l’humanité.

Romane Gorce

[1Le Llibre del Sindicat Remença (Livre du Syndicat Paysan), inscrit au registre Mémoire du Monde en 2013, est un manuscrit en Latin rédigé entre 1448 et 1449 décrivant le déroulement des réunions entre serfs (remences) dans divers diocèses Catalans. Ces réunions permettaient de choisir les syndiqués, à qui l’on confiait les négociations avec la monarchie au sujet de l’abolition du servage (en raison des abus seigneuriaux). Le Syndicat Paysan de 1448 est exceptionnel car il exprimait les désirs de serfs de tout le pays.

[2Une idée de projet voit actuellement le jour concernant une possible valorisation numérique commune des Mappa Mundi d’Albi et de Géronne. Est envisagée l’idée de monter un projet commun avec toutes les Mappa Mundi antérieures à l’an mil. Notons qu’il existe également une Mappa Mundi conservée au Vatican. La présence de plusieurs documents du même type dans plusieurs pays rend évidente la pertinence d’une coopération internationale concernant le programme Mémoire du Monde.

publié le 13/11/2019

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