Table-ronde : Patrimoine mondial et développement durable - 14 décembre 2015

Mesdames et Messieurs,
Cher amis,

Je voudrais avant toute chose remercier le ministère de la Culture, en particulier Vincent Berjot et Bruno Favel, d’avoir organisé cette table ronde et de m’y avoir invité sur un sujet qui est au cœur de nos priorités.

Plutôt qu’un exposé ex cathedra, je voudrais faire quelques remarques liminaires pour lancer la discussion entre nous sur ce sujet de la conservation, de la préservation et de la mise en valeur des patrimoines face aux défis du développement durable et du changement climatique.

L’articulation entre patrimoine et développement durable est un sujet d’une grande complexité. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler que les trois objectifs les plus communément admis du développement durable sont, dans un français qui jargonne trop, la durabilité environnementale, le caractère inclusif du développement économique et social, la paix et la sécurité. Vous comprendrez que je n’ai pas la prétention d’épuiser le sujet ce soir.

1/ Première série de remarques : cette question de l’articulation entre patrimoine et développement durable est aussi d’une grande actualité.

Elle l’est tout d’abord parce que nous sommes un peu plus de deux mois après le Sommet de New York qui, en marge de la dernière Assemblée générale des Nations Unies, a permis l’adoption de l’Agenda 2030 et la fixation des nouveaux objectifs du développement durable.

Il s’agit rien moins que de la feuille de route que s’est fixée la communauté internationale pour les 15 prochaines années en matière de lutte contre la pauvreté, de réduction des inégalités, de protection de l’environnement, d’accès à la justice, à la santé et à l’éducation ou de promotion de l’égalité entre les sexes. L’UNESCO a joué un rôle essentiel dans l’élaboration de ces objectifs, notamment pour tout ce qui touche à l’éducation et à la culture, l’une et l’autre au cœur de son mandat historique.

Cette question est également d’une grande actualité parce que nous sommes ici au Bourget à la veille de la fin de la COP21 qui a la lourde responsabilité, sous la présidence de la France, de sceller entre les 195 Etats parties à la Convention cadre des Nations Unies l’accord qui permettra de contenir le réchauffement climatique.

Nous connaissons tous les enjeux, qui sont vitaux, les risques, qui ne peuvent qu’empirer si rien n’est fait, l’urgence où nous sommes d’y remédier, les difficultés aussi, puisque c’est un bouleversement de nos modes de production et de nos habitudes de consommation, un changement radical de société que nous devons décider et organiser.

J’espère que nous pourrons célébrer demain la conclusion de cet accord tant attendu sur le climat qui viendra couronner les efforts de la communauté internationale, entamés à New York en septembre dernier, pour assurer un avenir meilleur aux générations qui nous suivront.

2/ Deuxième série de remarques : certains sites du Patrimoine mondial sont menacés, parfois gravement. 48 d’entre eux figurent d’ailleurs, à un titre ou à un autre, sur la liste du Patrimoine en péril de l’UNESCO, et cette liste ne fait malheureusement que s’allonger.

Certaines de ces menaces sont directement liées au dérèglement climatique. Les exemples en sont légion. On peut citer la Grande barrière de corail, menacée notamment, mais pas seulement, par l’acidification de l’océan, ou la fonte des glaciers, comme ceux du Kilimandjaro qui ont perdu 80% de leur surface au cours du XXème siècle. Je vous invite à cet égard à aller découvrir la passionnante exposition de photographies sur les glaciers qui se trouve maintenant sur les grilles de la Cité universitaire, après l’avoir été sur celles de l’UNESCO.

Au nombre de ces menaces pesant sur le patrimoine, on compte aussi les catastrophes naturelles, dont la fréquence et la gravité augmentent, en lien aussi pour certaines avec le dérèglement climatique, notamment les cyclones et leur cortège de dévastations, mais aussi par exemple les tremblements de terre dont on a vu à Bam en 2003 ou plus récemment au Népal qu’ils pouvaient réduire à néant les plus précieux patrimoines.

Les menaces industrielles ne sont malheureusement pas en reste, et tout aussi dévastatrices. Un rapport de WWF d’octobre a fait ce constat alarmant que, sur 229 sites naturels inscrits au Patrimoine de l’Humanité, 70 sont sous la menace d’une marée noire, d’une pollution liée aux forages pétroliers ou gaziers ou des rejets des mines, et parmi eux les 41 sites naturels situés en Afrique. A ceux qui ne l’auraient pas encore vu, je me permets de conseiller le documentaire Virunga qui illustre bien ce type de risques, et les difficultés à y remédier.

Enfin, parce qu’il n’y a pas de développement sans sécurité, et inversement pas de sécurité sans développement, il faut mentionner bien sûr les très graves menaces pesant sur les patrimoines dans les zones de guerre ainsi que le fléau du trafic illicite de biens culturels.

Les guerres modernes, non seulement n’épargnent pas les patrimoines des pays et des peuples qu’elles dévastent, mais elles en font des cibles privilégiées, objets de destructions délibérées qui sont autant de crimes de guerre. Les exemples en sont malheureusement trop nombreux dans l’histoire récente, depuis les Balkans, dans les années 1990, jusqu’au Mali, en passant par l’Afghanistan, le Yémen, la Libye, l’Irak et la Syrie.

L’anéantissement de ces patrimoines, qui portent la mémoire de civilisations millénaires, l’identité de peuples tout entiers et l’histoire de leurs pays, n’est pas un dommage collatéral ou secondaire dont nous pourrions nous accommoder. Nous devrions avoir appris que les autodafés sont annonciateurs des pires atrocités.

C’est parce que la culture est un ferment d’unité en même temps qu’une incitation au dialogue et le patrimoine un facteur d’identité en même temps qu’un puissant levier de développement que les groupes les plus obscurantistes s’acharnent à vouloir les anéantir. Face à ces menaces, qui sont existentielles, nous devons agir sur tous les fronts à la fois, politique, militaire, humanitaire et culturel, sur les fronts combinés des valeurs et du développement.

3/ Troisième série de remarques : la convention de 1972 sur le Patrimoine mondial, de même que les autres grandes conventions culturelles de l’UNESCO, ont intégré, dès leur élaboration ou dans leur mise en œuvre, la notion de développement durable.

La convention de 1972 est pourtant souvent présentée comme ne faisant aucune mention explicite du développement durable. C’est exact et c’est normal, cette notion lui étant postérieure d’une décennie au moins. Mais la convention de 1972 fait du développement durable comme M. Jourdain faisait de la prose.

Ses articles 4 et 5 font ainsi obligation aux Etats parties d’assurer l’identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel et naturel ainsi que d’adopter une politique générale visant à assigner une fonction au patrimoine culturel et naturel dans la vie collective, ces deux articles combinés donnant de fait une assez bonne définition de ce qu’est le développement durable.

La pratique elle-même de la Convention et ses Orientations ont fait, à partir du milieu des années 1990 et au fur et à mesure de la montée en puissance de la notion de développement durable, des références de plus en plus précises à la nécessité de « veiller à maintenir un juste équilibre entre la conservation, la durabilité et le développement, de façon à protéger les biens du patrimoine grâce à des activités adaptées contribuant au développement social et économique et à la qualité de vie de nos communautés », pour reprendre les termes de la déclaration de Budapest en 2002.

Tout récemment encore, il y a 15 jours, l’Assemblée des Etats parties a adopté un texte qui, d’une part, incite les Etats parties à prendre en compte les « trois dimensions du développement durable, la durabilité environnementale, le développement social inclusif et le développement économique inclusif, tout en favorisant la paix et la sécurité », d’autre part, appelle ces mêmes Etats à « revoir et renforcer les cadres de gouvernance des systèmes de gestion des biens du patrimoine mondial afin de trouver un juste équilibre entre protection de la valeur universelle exceptionnelle et objectifs de développement durable ».

La convention de 1972 a donc bien intégré la notion de développement durable, dans sa plus large acception. Il en va d’ailleurs de même des autres grandes conventions culturelles de l’UNESCO. Je ne citerai ici que deux exemples :

- la convention de 2003 qui, dès son premier considérant, souligne l’importance du patrimoine culturel immatériel, « creuset de la diversité culturelle et garant du développement durable » ;

- la convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles dont le Préambule commence par ces mots : « sachant que la diversité culturelle crée un monde riche et varié qui élargit les choix possibles, nourrit les capacités et les valeurs humaines, et qu’elle est donc un ressort fondamental du développement durable des communautés, des peuples et des nations ».

Pensés à l’origine séparément, les textes internationaux qui organisent la protection et la promotion des patrimoines et ceux qui organisent le développement durable convergent aujourd’hui : pas de préservation du patrimoine sans développement durable, et pas de développement durable sans mise en valeur du patrimoine.

4/ Quatrième série de remarques : l’entrée dans le club de plus en plus prisé du Patrimoine de l’Humanité confère, ou à tout le moins conforte, une dimension internationale à la notoriété de tous les sites inscrits. Cet effet de label, et la visibilité accrue qui en découle, s’accompagnent, dans la plupart des cas, de retombées économiques importantes, en entraînant notamment une forte augmentation de la fréquentation touristique, des recettes et des emplois qui en dépendent.

Certains voient là une perversion sinon de la Liste elle-même, du moins de l’utilisation qui en est faite, et plaident pour un retour à ce que serait la Convention de 1972 en son origine, pour ne pas dire sa pureté.

Je pense au contraire que l’inscription d’un site, qu’il soit culturel, naturel ou mixte, sur la liste du Patrimoine mondial ne doit avoir ni pour objectif, ni pour conséquence de le mettre sous cloche, d’entraver, voire d’interdire toute forme de développement ; en d’autres termes que l’inscription n’est pas une contrainte imposée de l’extérieur mais une formidable opportunité de promouvoir des formes de développement intelligentes, respectueuses du patrimoine et de l’environnement au sein desquels elles s’insèrent.

A quelques exceptions près d’espaces non anthropisés, l’inscription au Patrimoine mondial doit être en effet l’occasion d’une réflexion en profondeur sur la manière et les moyens de concilier la nécessaire préservation des espaces et le non moins nécessaire développement, évidemment durable, des territoires.

Loin d’être exclusives l’une de l’autre, la protection de la valeur universelle exceptionnelle, qui fonde initialement le classement, et la croissance maîtrisée des activités, notamment économiques, doivent être complémentaires, la seconde pouvant même aller jusqu’à conditionner la pérennité de la première.

Cet équilibre est certes difficile à trouver, et peut-être plus encore à maintenir. Il fait porter l’accent non plus seulement sur les critères à l’inscription mais tout autant sur leur respect dans la durée, et tout particulièrement sur les mécanismes de protection et de gestion des biens, leur mise en œuvre et la mesure de leur efficacité.

Cela suppose notamment de penser en amont de l’inscription et d’organiser en aval la présence ou le développement de certaines infrastructures, notamment routières ou énergétiques, ou de certaines activités, par exemple minières, jugées souvent incompatibles ou difficilement conciliables avec la reconnaissance de la valeur universelle exceptionnelle.

Une scrupuleuse vigilance s’impose bien sûr dans le respect des critères et conditions de l’inscription. C’est notre intérêt bien compris car ils sont la garantie de l’intégrité de la liste du Patrimoine mondial et de la qualité exceptionnelle des biens qui la constitue. Ils doivent cependant aller de pair, et donc être rendus compatibles avec le maintien, voire le développement d’activités économiques, dès lors qu’elles ne dégradent pas le site.

Dans plusieurs dossiers de candidature récents, nous avons rencontré ce type de difficultés, liées par exemple à l’implantation de parc d’éoliennes ou à l’exploitation de carrières, non seulement dans la zone centrale des biens mais aussi dans les zones tampons, voire à leur proximité immédiate. A chaque fois, nous sommes parvenus à trouver des solutions permettant le classement, sans pour autant stériliser ces espaces. Je pense notamment aux deux inscriptions, de juillet dernier, des Climats du vignoble de Bourgogne et des Coteaux, maisons et caves de Champagne.

5/ Cinquième et dernière série de remarques : l’articulation entre les impératifs de la préservation du Patrimoine mondial et ceux du développement durable ne se conçoit pas sans mécanismes de coopération internationale.

La convention de 1972 définit cet objectif très clairement dès son Préambule et dans ses parties IV et V, respectivement consacrées à la création du Fonds du Patrimoine mondial et aux conditions de l’assistance internationale. Pour reprendre les termes de la Convention, « il incombe à la collectivité internationale tout entière de participer à la protection du patrimoine culturel et naturel de valeur universelle exceptionnelle, par l’octroi d’une assistance collective qui, sans se substituer à l’action de l’Etat intéressé, la complétera efficacement ».

Il faut cependant reconnaître qu’il y a en la matière encore des progrès à faire. Certes, l’UNESCO est présente sur le terrain, y compris dans des conditions difficiles. Elle est présente ainsi notamment sur le site de Bamiyan, et participe à la reconstruction du sanctuaire d’Al-Askari en Irak ou à celle des mausolées de Tombouctou.

Mais les besoins sont immenses et les moyens de l’UNESCO limités. C’est également la responsabilité de ses Etats membres ainsi que celle des collectivités locales et, plus largement, de la société civile, notamment par le biais des associations des biens du Patrimoine, que de contribuer à ces mécanismes d’assistance et de solidarité internationale.

La France dispose, depuis 1997, d’un tel instrument de coopération avec la convention France-UNESCO, premier accord de ce type dans le domaine de la sauvegarde du patrimoine, monumental, urbain et naturel. Cette Convention a été précisément conçue comme un cadre et un outil opérationnel de coopération internationale, grâce auquel la France met à la disposition de l’UNESCO, à la demande des pays qui le souhaitent, une expertise technique et une assistance financière.

La Convention compte à son actif des succès éclatants, par exemple l’inscription et la mise en valeur de Luang Prabang au Laos. Durant les quinze dernières années, une centaine de projets a été mis en oeuvre dans une cinquantaine de pays à travers le monde. La France a apporté un budget global d’environ 4 millions d’euros à l’UNESCO dans ce cadre, ce qui a permis à l’Organisation, par un effet de levier assez classique, de mobiliser plus de 18 millions d’euros.

Ce faisant, je crois que nous renouons avec le sens même de la notion de valeur universelle exceptionnelle, qui fait de chaque bien inscrit un bien de l’Humanité, avec le sens même de la notion de développement durable, qui suppose la solidarité et la responsabilité, enfin avec la raison d’être et les principes fondateurs de l’UNESCO.

Je vous remercie.

publié le 07/01/2016

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